Cette vague de révolte de 2001 a été donc fastidieuse en événements qui ont secoué la région kabyle. Des moments de douleur intense valorisés et cultivés pour enfanter un espoir tout aussi intense dans l'esprit des insurgés, habités par la haine de tout ce qui est source d'injustice. La Kabylie a payé un lourd tribu durant cette année: 107 morts et plus de deux milles blessés. Un sacrifice qui, malheureusement, en appellera d'autres. Le courage des jeunes a, certes, repoussé l'arrogance du pouvoir mais ce ne fut que le début d'une longue tragédie. L'ascension des coordinations des Aârchs, Daïras et Communes a constitué un tournant dans le conflit. Et c'est ce mouvement en question qui est appelé à gérer le conflit ouvert entre manifestants et autorités, représentées par les pires formes de répression de la gendarmerie. Des éléments de ce corps ont par ailleurs empêché de secourir des blessés. Lorsque Makhmoukhen Kamel, premier manifestant à tomber sous les balles, touché au dos, le 25 avril 2001 à Ouzellaguène, ses amis ont tenté de le relever pour le dégager afin de l'acheminer vers l'hôpital. Ils essuyèrent des rafales de la part des gendarmes. Le blessé a rendu l'âme quelques instants après avoir été évacué à l'hôpital d'Akbou. Le lendemain dans la même localité, les affrontements se poursuivirent. Ahcène, éleveur, était parmi les manifestants: « Nous étions nombreux. Les gendarmes tirent des bombes lacrymogènes avant de tirer à balles réelles. Parmi nous, Ibrahim Sadek. Ils étaient trois gendarmes à nous tirer dessus. L'un d'eux pose un genou par terre, met en joue et tire sur Sadek qui s'écroule. Des jeunes essaient de le dégager pour l'acheminer vers l'hôpital. Les gendarmes continuent de tirer. Sadek est laissé sur la chaussée gisant dans une mare de sang. Les gendarmes s'avancent vers le blessé. L'un d'eux le traîne par le col sur une vingtaine de mètres. Les gendarmes le frappent de coups de pied et lui crachent dessus ». Lorsque les manifestants alertèrent un cousin de Sadek afin de l'évacuer, il fonça avec sa voiture vers le blessé. Mais des gendarmes l'empêchèrent de lui porter secours. Ils le sommèrent de quitter les lieux alors qu'un gendarme asséna un coup de pied sur la portière de la voiture. Le blessé fut évacué lorsque les gendarmes se sont retirés. Il décèda en cours de route.
Le samedi 28 avril à Illoula, dans la daïra d'Azazga, une marche pacifique est organisée peu avant midi. Djaffar C., 25 ans, journalier, était parmi les marcheurs. Son témoignage est accablant. « J'ai vu le chef de brigade s'agenouiller, un Semionov entre les mains. Il tire une balle dans la tête de Méziani M'henni. Il s'écroule. Une Renault 11 tente de le secourir. Elle essuie des rafales de mitraillette. Elle dérape. Le pare-chocs est brisé et un pneu est crevé. C'est une autre voiture qui prend le relais pour l'acheminer vers l'hôpital. Mais c'est trop tard », raconte-t-il. Dimanche 29 avril, Messat Boussaâd n'avait dû son salut qu'à une ruse. Il a fait le mort devant les gendarmes. Il se trouvait à Mekla parmi les manifestants. Il raconte: « Il était 13 h. J'ai vu un gendarme me viser. Je reçois une balle au tibia. Je m'écroule. On m'évacue vers le dispensaire où je reçois les premiers soins. Vu la gravité de la blessure, ils décident de m'évacuer vers l'hôpital de Tizi. Arrivé au niveau de l'APC, un groupe de gendarmes arrête la voiture. L'un m'en éjecte et me traîne par terre. Ils me déshabillent en me rouant de coups de pied, de matraque et de crosse sur toutes les parties de mon corps. Un gendarme tente de me tordre le cou mais j'ai pu esquiver son geste. On m'injurie alors qu'un gendarme urine sur moi. J'ai vu un autre se saisir de son arme pour tirer. Je fais le mort. J'entends un de ses compagnons lui dire: “Laissons ce chien, il est mort”. Un autre s'adresse aux autres jeunes postés non loin de là : “Si vous êtes des hommes, venez prendre votre chien”. » Le jeune mouvement des coordinations devrait donc gérer non seulement les troubles mais aussi s'adapter chaque jour aux nouvelles donnes. L'épisode de ce qu'on a qualifié depuis de « Printemps noir » va donc durer plus que prévu. Car si dans les années précédentes, les émeutes anti-pouvoir étaient limitées dans leur durée et généralement circonscrites géographiquement, celles qui secouent la Kabylie depuis avril 2001 s'inscrivent de manière évidente dans la durée. Les jeunes étaient si déterminés à sortir de leur situation de handicapés et ne plus subir l'humiliation dans un pays qui connaît la plus forte régression du niveau de vie et d'éducation du bassin méditerranéen, qu'ils étaient prêts à tout sacrifice supplémentaire. La Kabylie va donc passer le nouvel an avec moins d'une centaine de ses jeunes.